Visage de la recherche | Benoît DENAND, ingénieur de recherche CNRS
Au cœur des laboratoires, là où la matière se transforme à l’échelle microscopique, certains professionnels jouent un rôle clé dans l’avancée des connaissances. Ingénieur de recherche à l’Institut Jean Lamour (IJL) depuis 2005, Benoît DENAND consacre son activité à l’étude des microstructures et des transformations de phases des alliages métalliques. Entre développement d’instruments expérimentaux, participation à des campagnes sur grands instruments internationaux et accompagnement des chercheurs, son expertise contribue directement aux progrès scientifiques et technologiques en science des matériaux.
Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Originaire de la Seine-Saint-Denis, en région parisienne, j’y ai réalisé une grande partie de mes études supérieures. Après l’obtention d’un baccalauréat scientifique, j’ai intégré un D.U.T. Mesures Physiques (aujourd’hui B.U.T. M.P.). Cette formation m’a permis d’effectuer un premier stage chez Renault Trucks Defense, une expérience déterminante qui a suscité mon intérêt pour les sciences appliquées et le monde industriel.
Désireux d’approfondir mes connaissances, j’ai ensuite intégré une école d’ingénieurs à l’Institut Galilée (Université Paris 13) avec une spécialisation en matériaux. Au cours de ces trois années, j’ai acquis une expérience académique et scientifique variée : un stage en Pologne dans le domaine des polymères, une dernière année de formation à l’École Polytechnique de Montréal, au cours de laquelle j’ai suivi des enseignements complémentaires non proposés dans ma formation initiale, puis un stage de fin d’études consacré aux terres rares au sein de Rhodia Recherches (aujourd’hui Solvay).
Ces différentes expériences ont renforcé mon attrait pour la recherche en laboratoire, en particulier pour l’expérimentation et l’étude des matériaux. Après une courte expérience professionnelle chez Alstom Énergie en Suisse, au sein du département Matériaux dans le domaine de la corrosion (entité depuis reprise par General Electric), j’ai rejoint le CNRS en décembre 2005.
J’évolue depuis au sein de l’équipe Microstructures et Contraintes de l’Institut Jean Lamour, dont les travaux portent principalement sur la genèse des microstructures par transformations de phases à l’état solide de différentes familles d’alliages.
En quoi consiste votre métier d’ingénieur de recherche au sein de l’équipe Microstructures et contraintes de l’IJL ?
Le métier d’ingénieur de recherche que j’exerce au sein de l’équipe Microstructures et Contraintes est très diversifié, et s’articule autour de plusieurs axes complémentaires.
Je suis tout d’abord responsable d’une plateforme expérimentale composée de onze instruments dédiés à l’étude des transformations de phases dans les alliages métalliques, par dilatométrie et résistivimétrie, sous sollicitations thermiques et thermomécaniques.
Je participe également de manière significative à des expériences menées sur des Très Grands Instruments de Recherche (T.G.I.R.), tels que les synchrotrons — sources de rayons X à haute énergie — depuis la préparation des campagnes expérimentales jusqu’à la réalisation des essais et l’analyse des données. Dans ce cadre, je contribue aussi à la mise en place d’une plateforme de caractérisation à haut débit dans le cadre du programme PEPR DIADEM (Programme et Équipements Prioritaires de Recherche - Dispositifs intégrés pour accélérer le déploiement de matériaux émergents), au sein du projet ciblé DIAMS.
Pour ces deux plateformes, j’assure des activités de développement instrumental afin de proposer des outils spécifiquement adaptés aux besoins des chercheurs. À ce titre, j’ai notamment développé un four transportable compatible avec les lignes synchrotron, un dispositif qui a été récompensé par le prix Cristal CNRS en 2022. J’interviens par ailleurs dans la formation et l’encadrement des étudiants (stagiaires et doctorants) utilisateurs de ces équipements, et je mène des études en lien direct avec des partenaires industriels.
Enfin, je suis pleinement impliqué dans les projets de recherche de l’équipe, qu’ils soient financés à l’échelle nationale (ANR, France Relance) ou européenne. Cette implication prend différentes formes : réalisation et analyse d’expériences, encadrement d’étudiants stagiaires ou d’ingénieurs contractuels, présentation des résultats lors de conférences nationales et internationales, ainsi que leur valorisation à travers des publications scientifiques.
Qu’est-ce qui vous a motivé à entreprendre une thèse de doctorat tout en exerçant votre activité d’ingénieur de recherche ?
Ma principale motivation a été la possibilité de disposer de mon propre projet de recherche et de le mener dans son intégralité, depuis la définition des plans d’expériences jusqu’à la réalisation, l’analyse, l’interprétation et la valorisation des résultats. Depuis mon arrivée au CNRS, j’évolue dans un environnement scientifique particulièrement stimulant, au contact de nombreux doctorants et post-doctorants travaillant sur des thématiques variées. Cette proximité avec le monde doctoral a progressivement fait émerger l’envie de m’engager à mon tour dans un projet de thèse.
Conscient de l’investissement et des exigences qu’un tel engagement implique, j’y ai également vu un défi personnel et professionnel. L’opportunité s’est concrétisée dans le cadre du projet ANR ECUME (Interaction entre courant électrique et évolution microstructurale), lorsqu’un collègue — devenu par la suite mon directeur de thèse — m’a proposé de prendre en charge un sujet en adéquation avec mes centres d’intérêt et mon expérience.
Quels ont été, selon vous, les principaux défis et les aspects les plus enrichissants de cette double expérience ?
Le principal défi a été d’ordre organisationnel. Bien que mes collègues aient été informés de mon engagement dans une thèse, mon activité d’ingénieur de recherche comprenait également la participation à d’autres projets, le développement expérimental, ainsi que la formation et l’accompagnement des étudiants. Le rythme de travail n’étant pas linéaire, il n’a pas été possible d’établir une répartition strictement équilibrée entre les activités liées à la thèse et celles relevant de mes missions d’ingénieur de recherche. J’ai toutefois pu m’appuyer sur l’encadrement d’un assistant ingénieur en CDD pendant trois ans, ce qui m’a permis de déléguer une partie des tâches associées à la gestion de la plateforme expérimentale.
Un second défi a été d’ordre scientifique. La thèse m’a conduit à explorer des thématiques et des outils auxquels je n’étais pas initialement familier, tant dans les domaines abordés que dans la méthodologie à mettre en œuvre et l’interprétation de résultats parfois nouveaux ou inattendus.
Sur le plan des apports, cette thèse, menée sur une durée de cinq années, s’est révélée particulièrement formatrice. Elle m’a permis d’approfondir la démarche et la rigueur scientifiques, d’élargir mes connaissances en métallurgie, et de développer des compétences en analyse de données et en modélisation, un champ que je découvrais alors. Les échanges réguliers avec mes encadrants ont été particulièrement enrichissants et ont largement contribué à structurer ma pratique scientifique.
J’ai également eu l’opportunité de présenter mes travaux et d’échanger avec la communauté scientifique lors de quatre conférences nationales et internationales (dont une avec acte de conférence). Enfin, les compétences et connaissances acquises dans le cadre de cette thèse ont trouvé des applications directes dans les autres projets menés en parallèle et constituent aujourd’hui un atout pour la suite de mon parcours professionnel.
Cette expérience a représenté un engagement de long terme, nécessitant constance et persévérance, avec une phase finale particulièrement exigeante.
Quels conseils donneriez-vous à des ingénieurs ou personnels de recherche qui envisageraient de suivre un parcours similaire ?
Je dirais avant tout qu’il est tout à fait envisageable de mener une thèse tout en exerçant une activité professionnelle, à condition d’être bien organisé et conscient de l’intensité que représentent plusieurs années de travail soutenu en laboratoire. Il est essentiel d’aborder ce projet avec une préparation adaptée et une vision réaliste de l’investissement requis.
La persévérance est également un facteur clé, en particulier lors des périodes plus exigeantes. Pouvoir s’appuyer sur un environnement professionnel et personnel bienveillant constitue un véritable atout dans la réussite d’une telle démarche. À titre personnel, le soutien de ma famille, et notamment de ma femme et de mes enfants, a joué un rôle important lors des moments de stress ou de doute.
Enfin, il s’agit d’une expérience particulièrement enrichissante, tant sur le plan professionnel que personnel. Elle permet de renforcer ses compétences scientifiques, d’affiner sa méthodologie de travail et de développer sa capacité de réflexion dans le cadre de projets de recherche. C’est une expérience dont on ressort avec des acquis solides, mais aussi avec une maturité accrue sur le plan humain.
Que pouvons-nous vous souhaiter pour la suite ?
Contrairement à ce que je pouvais imaginer, il n’y a pas eu de sentiment de vide après la soutenance. Le quotidien de mon activité d’ingénieur de recherche a rapidement repris toute sa place, enrichi par l’expérience acquise au cours de la thèse, qui donne un nouvel éclairage à ma pratique professionnelle.
Pour la suite, j’aimerais avoir l’opportunité de m’impliquer davantage dans l’encadrement scientifique, notamment en co-encadrant à mon tour des doctorants, afin de transmettre l’expérience et les compétences acquises au fil de mon parcours.