Visage de la recherche | Richard DICKINSON, traducteur
Derrière la visibilité internationale de la recherche française se cachent des métiers discrets mais indispensables. Traducteur scientifique à l’Inist-CNRS depuis 2008, Richard Dickinson fait partie de ceux qui permettent aux travaux des chercheurs d’être lus et compris au-delà des frontières.
Pouvez-vous présenter votre parcours et ce qui vous a conduit à vous spécialiser dans la traduction de documents scientifiques et académiques ?
Je suis né à Londres et j'ai étudié la langue et la littérature françaises à l'University de Birmingham. J'ai toujours aimé l'écriture, faisant aussi du journalisme à l'université puis de la rédaction dans mon 1er emploi pour une branche de Reuters à Londres. Ensuite je suis venu habiter en France il y a 38 ans. J'ai commencé à travailler comme traducteur dans une usine américaine de polymères à Longwy puis pour un studio de dessin animé au Luxembourg avant de rejoindre l'Inist (et donc le CNRS) en 2008. Je suis maintenant dans le service ReLM (Ressources Langagières Multilingues) de l’Inist qui regroupe aussi des traducteurs vers le français ainsi que des terminologues.
Mon travail ici a couvert une incroyable variété de documents - des articles scientifiques dans énormément de domaines, des rapports du CNRS (le rapport annuel tous les ans) et, peut-être un de mes travaux préférés, des articles pour des chercheurs comme Gérald Bronner ou Fabien Archambault qui étudiait les liens entre l'histoire et le football. J'ai traduit beaucoup de documents pour vous à la délégation Centre-Est et travaille pour le siège du CNRS, la DDOR, sur des actus pour cnrs.fr, les sites web des 10 instituts, des rapports pour la Présidence ou pour CNRS SHS, etc.
Mais ce que j'aime maintenant sont les relectures en sciences dures ce qui est bizarre pour quelqu'un qui a arrêté la science à 16 ans après un parcours, disons, « compliqué ».
Quand vous traduisez un article, une thèse ou un rapport, comment trouvez-vous l’équilibre entre fidélité au contenu scientifique et exigence de clarté pour le lecteur ?
Généralement, on a toujours trouvé à l'Inist que les auteurs en sciences dures préfèrent écrire leurs articles eux-mêmes et demander une relecture car les concepts sont si compliqués et qu'il serait déraisonnable d'imaginer qu'un traducteur puisse maîtriser tous les sujets couverts par les sections du CoNRS (que j'ai traduit d'ailleurs). Évidemment la priorité absolue est toujours au contenu scientifique et surtout mon style d'écriture en anglais doit être utilisé justement pour rendre le même contenu scientifique en anglais. Je dois être honnête, je n'ai pas forcément besoin de tout comprendre car il est évident que les chercheurs sont les experts par définition et connaissent leur terminologie. Je suis là pour rendre tout ce qui est autour de cette terminologie plus beau en anglais pour les relectures ou pour créer un équivalent linguistique et culturel en anglais pour les traductions.
J'avoue qu'il y a eu quelques exemples d'articles en philosophie où je ne comprenais pas grande chose dans les deux langues mais les traductions étaient réussies.
Quelles sont, selon vous, les spécificités de la traduction scientifique par rapport à d’autres formes de traduction ?
Déjà avant les outils automatiques, je me disais que ce n'était pas si difficile de trouver les termes car pas mal viennent de l'anglais ou ont un équivalent assez direct. Je blaguais parfois qu'il suffisait de changer un mot terminant en '-ie' en un mot anglais en 'y' - ce qui n'est pas tout à fait vrai mais on trouve toujours une solution.
Ce que je trouve fascinant avec la traduction et surtout la relecture scientifique est que les chercheurs sont quasi tous des passionnés - de leur sujet et aussi de détails, ce qui me semble d'une importance cruciale dans le contexte actuel. Avant de rejoindre le CNRS, j'aurais peut-être pensé, par exemple, ''comment on peut passer sa vie à étudier une fourmi ?'' mais très vite j'ai compris que ça fait partie d'une compréhension globale et mondiale de la biodiversité.
Comment abordez-vous un domaine de recherche que vous ne connaissez pas encore ? Avez-vous développé une méthode particulière pour vous approprier rapidement un sujet complexe ?
Non, honnêtement, pas vraiment. Je parle avec les chercheurs avant et peux les contacter pendant mais franchement je me lance et je vois où ça me mène. Justement tout le processus de collaborer avec les chercheurs, qu'ils m'expliquent leurs idées, c'est ce que j'aime le plus, car c'est un travail de soutien à la recherche très directe, comme le soutien à la promotion du CNRS et de la science à travers des actus pour cnrs.fr, les brochures et rapports, etc.
Voyez-vous des difficultés récurrentes chez les auteurs francophones lorsqu’ils rédigent en anglais, et comment la traduction professionnelle peut-elle aider à améliorer la diffusion internationale de leurs travaux ?
Oui, ils font toujours un peu les mêmes erreurs, comme moi avec le masculin/féminin en français, c'est normal. Je pense qu'il y a un vrai service de soutien à proposer aux chercheurs en sciences dures depuis, et même un peu à cause de l'arrivée de l'IA. J'étais un peu étonné d'avoir toujours des demandes de relectures de jeunes doctorants car je me disais qu'ils utiliseraient Deepl ou ChatGPT. Mais deux de ces doctorants m'ont expliqué leur appréhension que leurs résultats ou découvertes seraient détournés dans, pour le dire franchement, un vol d'idées. Et là, je pense vraiment que je peux les aider en rehaussant leurs articles pour accéder à la publication, ce qui est crucial pour eux. C'est super enrichissant de travailler pour des gens passionnés que je peux aider un peu avec cette petite compétence.
Les collaborations entre traducteurs et chercheurs sont souvent essentielles : comment travaillez-vous avec les auteurs pour assurer une traduction la plus fidèle, précise et pertinente possible ?
Pour les relectures donc, puisqu'on en parle, il y a parfois des questions de compréhension pour moi car je ne suis pas expert dans le sujet généralement et parce que, si l'auteur.e me demande une relecture, son expression n'est pas toujours 100% claire. Donc j'envoie un 1er passage avec les propositions de modifications et généralement on s'appelle pour les valider ou les modifier. Encore une fois, c'est très enrichissant et on arrive toujours à un bon résultat en collaborant.
Avec l’arrivée massive des outils d’aide à la traduction et des modèles d’IA, comment voyez-vous l’évolution du métier de traducteur scientifique dans les années à venir ?
Je viens justement de détailler ce que je pense être une opportunité créée par l'appréhension de certains chercheurs en sciences dures même si ce n'était pas forcément prévu par les patrons de l'IA. Je ne voyais pas du tout venir ce développement donc j'ai aussi du mal à prévoir l'avenir mais, comme on dit en anglais, reports of the death of translation has been greatly exaggerated[1], surtout par des décideurs.
J'ai toujours beaucoup de demandes même si les profils de ces besoins ont changé donc je suis un peu un contre-exemple. Par contre, ayant travaillé un peu en freelance et par solidarité avec les freelances, pour moi travailler à entraîner des LLMs c'est un peu "les dindes qui votent pour Noël'' comme on dit chez nous.
Que ce soit la traduction, le graphisme ou la rédaction, je pense que le travail humain est plus beau mais aussi, si je vais au Portugal par exemple, je suis le premier à utiliser la TA pour pouvoir discuter, ce qui est génial. Je ne peux pas mettre une date sur la mort de la traduction humaine mais ça arrivera.
[1] Célèbre citation, elle-même un peu fausse, de Mark Twain : "Les informations concernant mon décès sont grandement exagérées''
Comment peut-on vous contacter et faire appel à vos compétentes ?
Par email à richard.dickinson@inist.fr, surtout pour les relectures.